L’est de la France a été rudement touché par l’épidémie. Le Dr Guido Ahle, neurologue à l’hôpital de Colmar, raconte comment ces semaines se sont passées au sein de son service, entre adaptation forcée et débrouillardise, pour que les patients restent normalement soignés.

 

Quand avez-vous pris conscience que la situation allait s’aggraver ?

La première fois que nous avons pris conscience qu’il allait se passer quelque chose, cela remonte au 3 Mars. J’étais de garde et les collègues m’ont informé qu’il fallait revêtir des équipements de protection adaptés. On venait de découvrir le fameux foyer de contamination à Mulhouse.

On savait que la situation n’allait pas être facile, mais nous pensions que ce serait moins catastrophique qu’en Chine parce que nous serions mieux préparés. Même si nous n’étions pas en première ligne au sein d’un service de neurologie, nous avons vu nos confrères en difficulté aux urgences, et particulièrement en réanimation où il y a eu un afflux important de patients en état grave.

 

Comment les alsaciens ont-ils réagi ?

En Alsace, les gens ont rapidement compris qu’il fallait se confiner. Les écoles ont fermé et les gens sont restés chez eux. Ce qui fait que nous avons été plutôt épargnés dans le service de neurologie. La population habite majoritairement dans des villages où les mesures de distanciation sont plus faciles à respecter.

 

Avez-vous dû réorganiser le service?

Nous avons cherché les meilleures solutions pour nous adapter, pour organiser au mieux notre fonctionnement. J’ai contacté quelques collègues de l’Anocef pour voir s’il convenait d’émettre des recommandations. Nous avons fait des propositions, comme de différer les chimiothérapies qui n’étaient pas urgentes, sans qu’il y ait de conséquences pour les patients. Nous pouvons dire que les soins n’ont pas été désorganisés. Bien sûr, il a fallu repenser l’organisation du service de neuro-oncologie. Quand la grande vague est arrivée, il y avait une pénurie de places en réanimation et il fallait trouver des solutions, ce que nous appelons « armer des lits ».

Certains de vos patients ont-ils dû être déplacés ?

Non. Tous les patients du service de neuro-oncologie sont restés ici. Ce sont les médecins réanimateurs à Colmar, Mulhouse et Strasbourg qui ont activé leurs réseaux, en France et dans les pays voisins pour accueillir des patients Covid, mais cela ne s’est pas produit dans notre service

 

L’inquiétude était elle réelle chez les proches des patients du service ?

Les familles étaient angoissées, bien sûr. Les visites étaient interdites à l’hôpital, mais nous avons pu faire une dérogation pour les malades en état grave ou en fin de vie. Nous sommes évidemment restés en contact avec les familles par téléphone, mais cela changeait les habitudes et nous avons vu que cette situation pesait sur les familles et sur les équipes soignantes. Au moment des consultations, nous essayons toujours de voir les malades avec leurs proches, parce qu’ils peuvent rencontrer des difficultés à se concentrer, à rester attentifs ; les proches avaient peur de venir au risque de contaminer les patients. Il y a eu 15 jours très difficiles.

 

Craignez-vous une éventuelle seconde vague ?

En Alsace, je ne suis pas certain que cela soit une bonne idée de mettre en place le déconfinement dès le 11 mai, comme pour les autres zones où le virus s’est moins propagé. Même si nous avons ouvert beaucoup de lits de réanimation, si nous avons bénéficié de ce fameux hôpital de campagne à Mulhouse, tout cela permet maintenant de disposer de places en réanimation et de ne plus envoyer des patients dans d’autres régions. Pour autant les patients Covid peuvent rester intubés et ventilés durant plusieurs semaines. Et les équipes sont fatiguées, des soignants ont été touchés également, ont du rester chez eux et cela posera un problème en cas de 2e vague.

 

Avez-vous souffert d’une pénurie de matériel ?

Comme partout, nous ne disposions au début que de peu de masques FFP2, mais au bout de quelques jours, tout le monde travaillait avec un masque chirurgical. Nous avons peut-être pu disposer d’équipements supplémentaires parce que la région abritait l’un des principaux clusters. Mais il a quand même fallu se débrouiller. Par exemple, mon voisin qui travaille dans le secteur viticole avait gardé en stock des « tenues de cosmonaute » qu’il a donné à l’hôpital. Des écoles ont organisé des collectes et ont amené des surblouses, des charlottes. Un producteur de Crémant a donné de l’alcool à notre pharmacie pour fabriquer une solution hydro-alcoolique. L’hôpital a pu installer une unité de fabrication de surblouses dans la salle des fêtes, avec du tissu conforme aux normes, tout un matériel lavable et réutilisable.

 

Cela aurait donc pu se passer de façon plus difficile encore ?

Je suis assez étonné de mon hôpital. Au début, nous nous sommes dit que si cela se passait comme en Italie, nous ne pourrions pas tenir. Mais globalement, ça n’a pas craqué parce que des collègues – soignants et administrateurs de notre hôpital - sont devenus de véritables « Mc Gyver ».

Je veux tout de même tordre de cou à une fable qui consiste à dire que les patients atteints de cancer n’auraient pas pu bénéficier des mêmes soins que les autres compte tenu de leur état de santé.Une délégation allemande qui a visité le CHU de Strasbourg a prétendu que les patients de plus de 80 ans n’étaient pas intubés et ne recevaient rien de plus que des soins de support. Cette affirmation a fait un tollé parce que beaucoup d’Alsaciens suivent les médias allemands. Cela a surtout démontré que les allemands qui étaient là ne maîtrisaient pas le français parce que c’était très éloigné de la réalité. Cela ne s’est bien entendu pas passé de cette façon, c’est absolument faux, et c’est toujours une discussion au cas par cas. Je sais qu’en Ile de France par exemple, des astreintes neuro-oncologiques ont été mises en place pour les réanimateurs et les urgentistes, notamment la nuit et pendant les weekends. Il est important de rappeler que les médecins n’ont absolument jamais dit : un patient est atteint d’une tumeur cérébrale, donc on ne fait rien.