Marie-Dominique Cantal-Dupart, infirmière référente en neuro-oncologie à l’hôpital Pitié-Salpêtrière, dans le 13e arrondissement parisien, témoigne de la crise sanitaire au sein du plus grand établissement public de santé de France.

 Vendredi 10 avril. Depuis 48 heures, Marie-Dominique est atteinte du Covid-19, et a dû quitter l’hôpital pour rester chez elle, en quarantaine. Depuis quelques semaines, elle a été aux prises avec la vague de patients touchés par le virus, au sein même de son service de neuro-oncologie. Son rôle y est important, puisqu’elle s’occupe à la fois des consultations d’annonce, du suivi quotidien des patients et de l’optimisation des départs à domicile. Sa formation a été sanctionnée par un certificat de neurologie médicale, un diplôme bien spécifique. En tant que « super infirmière»,elle coordonne un service où les patients sont atteints de pathologies particulièrement lourdes, tout en tenant compte des décisions prises par les médecins.

Dès la mi-février, à l’hôpital, tout le monde comprend qu’il ne s’agira pas d’une période anodine :« Nos jeunes chercheurs nous ont alertés sur l’ampleur qu’allait prendre le covid alors que le paramédical, c’est-à-dire les cadres, restait dans le déni. »Elle ajoute : « Il y avait donc deux clans, et comme je travaille à l’interface, j’écoutais principalement les jeunes qui  avaient pris la menace beaucoup plus au sérieux»

Une équipe vigilante

Trois semaines avant le début du confinement, son équipe commence à adopter des mesures de prudence, comme le port de masques. Au moment de la vague, en neuro-oncologie, aucun lit n’a été transformé en lit de réanimation. L’équipe se confine autour du 15 mars, et réfléchit immédiatement à l’organisation et à la façon d’agir face à la tempête sanitaire qui n’épargnera pas le service.« À cette période, des cadres étaient encore persuadés que le virus n’atteindrait pas nos patients.

Les médecins étaient très vigilants, en réalisant des réunions hebdomadaires d’une heure, chacun dans notre bureau, en co-meeting, avec toutes les informations recueillies et les interrogations que nous pouvions avoir. Marie-Dominique évoque la diffusion de l’information en interne qui descend difficilement jusqu'au personnel soignant. « Cela dépend vraiment de chaque service. Dans le nôtre, je pense que ce sont nos cadres qui n'ont pas pensé que l'information devait être diffusée, ce qui a créé une certaine anxiété »,déclare-t-elle.

Le service de neuro-oncologie décide d’organiser la structure pour faire face au covid, dans les meilleures conditions. Au bout de dix jours, il est possible de pratiquer des tests. « C’est ainsi que nous avons découvert que nous avions des patients atteints du virus », assure-t-elle. La décision est prise d’isoler chaque chambre, équipée d’un seul lit au lieu de deux. Dès la première semaine de confinement, le service a organisé des lits « covid + » et « covid – »selon des critères très précis, afin de rediriger chaque patient dans le lieu adapté à l’hôpital, mais hors du service. « Dès que nous avons eu notre premier covid plus, nous avons pu le placer dans la salle adéquate. Au niveau de notre hôpital, cela a été très bien organisé. »

Le décès des premiers patients

 Des patients du service en neuro-oncologie sont décédés à la suite du covid. Un tableau de décompte du nombre de décès a été mis en place par l’un des soignants. L’ANOCEF (Association des neuro-oncologues d’expression française) a également créé une conduite de bonne pratique pour les patients en neuro-oncologie et ceux atteints du covid. Des conversations téléphoniques se sont rapidement mises en place pour les malades sous chimiothérapie par voie orale. D’autres décisions ont également été prises pour les autres patients, comme la programmation d’un ensemble de vérifications cliniques la veille de leur visite, afin d’évaluer s’ils présentent des symptômes.

Un travail considérable de l’équipe médicale a été axé sur la mise en place de préventions, afin d’éviter le déplacement des patients et de pouvoir assurer leur suivi. « L’objectif était de les exposer le moins possible au virus », confirme-t-elle, avant d’ajouter :« mais ça a été très fatigant et compliqué à mettre en place ». Aujourd’hui, ceux qui arrivent en consultation, ce sont les malades qui évoluent ou ceux qui sont sous perfusion, les autres ne se déplacent plus.« Il était également important de rassurer nos patients, pour leur montrer qu’ils ne sont pas oubliés durant la crise. »

Marie-Dominique constate que le service a manqué de matériel, et regrette notamment des vols au sein même du service. Même si, maintenant, les malades sont systématiquement testés dès leur arrivé à l’hôpital. « Nous ne sommes pas en mesure de tester tous nos malades qui se déplacent tous les quinze jours pour une chimiothérapie, ce n’est pas possible »,déclare-t-elle.

Une autre politique pour l'hôpital

Aujourd’hui, cette infirmière expérimentée s’interroge sur la capacité qu’a l’hôpital public d’affronter une crise sanitaire, notamment pour des raisons de bureaucratie, de rentabilité et de mauvaise gestion. « Depuis des années, nous souffrons d’un manque de matériel,ce que je ne connaissais pas dans les années 1990, où nous en avions suffisamment. »Elle s’exprime également sur le non-respect du confinement par le public :« J’étais très en colère de voir des gens qui ne respectaient pas les consignes. Certains membres de mon entourage ne prennent d’ailleurs toujours pas conscience de la gravité du virus. » La reconnaissance aux personnels soignants, applaudis chaque soir, ne suffira pas. Pour elle, il faudra une autre politique de santé publique après cette crise d’une violence inédite.